samedi 14 novembre 2009

Episode 2 : Le vélo du p'tit Constantin







C’est samedi et le p’tit Constantin aime bien les samedis. Il peut passer du temps avec son papa dès la sortie d’école. Parce que l’école, c’est tous les jours sauf le jeudi et le dimanche, matin et après-midi. A la belle saison cela se passe au jardin, chez Pépé. Tout en étant cheminot, il est aussi maraîcher.
Il cultive avec Mémé, sa femme, un hectare de terrain dans le triangle de Simon Sud. Donc durant la période de production tout le monde est mobilisé, c’est à dire pépé, mémé, papa et le p’tit Constantin. La famille est petite, le frère de son papa, qui est aussi son parrain, possède un élevage de poulets sur le même terrain mais il n’a pas le temps de participer aux activités de maraîchage.
Alors quand il va là bas, de l’autre côté du pont, rue du Coin, il en profite… Les occupations sont nombreuses, ramasser les légumes, mais parfois encore mieux, les fraises, les cerises, .. et puis nourrir les poulets, ramasser les œufs, surveiller les couveuses, observer les poussins, nettoyer les clapiers car il y a aussi des lapins, jouer avec les chiens et surtout faire tout ça avec ses cousines et ses cousins. C’est un monde qu’il aime, il ne ressemble pas à celui qui se trouve un peu plus bas, dans la rue. Et puis il y a son pépé, qui lui explique, lui apprend, lui montre et qui rit, qui le taquine gentiment … Il dit de lui qu'il est un "Spitzbube", un garçon pointu littéralement, un coquin, quoi! Il lui raconte aussi ses histoires de la guerre, comment il sabotait les wagons au nez et à la barbe des allemands, sa tristesse d'avoir du devoir quitter sa maison au moment de la débâcle en laissant une photo d’Hitler sur une chaise avec un fusil en travers. Le p’tit Constantin n’aime pas l’amertume qui se dégage de cette histoire mais elle a du marquer profondément son grand père pour qu’il l’évoque si souvent. Il se dit que lorsqu’il sera grand il n’aura pas de maison, comme ça les allemands ne pourront pas la lui prendre.
Son papa lui explique comment planter les légumes, les soigner, les récolter. Il lui a même « attribué » un carré de jardin de deux mètres sur deux dans lequel il peut cultiver ce qu’il veut. Le p’tit Constantin mime les gestes de son père tout en l’admirant. Il se demande sans cesse comment il fait pour savoir tout çà ? Avec sa pipe Ropp en bouche, il lui parle aussi de l’expulsion à Lyon, des études qu’il a du interrompre et qu’il aurait aimé poursuivre surtout qu’il était bon à l’école. Ensuite il fait une courte pause pour se désaltérer avec la bière Fischer, celle avec le petit bonhomme sur un tonneau,  qu’il a mis dans de hautes herbes, à l’ombre, pour en préserver la fraicheur. Mais le p’tit Constantin devine que son père lui dit ça pour qu’il ait un peu plus envie d’aller à l’école. Son père lui dit sans cesse qu’il a eu des instituteurs et des professeurs sévères mais justes. Il ne doit pas savoir ce que c’est que d’avoir des enseignants sévères et injustes. C’est peut-être la guerre qui les a rendu ainsi. Certains instituteurs ont l’air sereins, d’autre regardent les gens et les enfants avec méfiance. Le p’tit Constantin n’aime pas l’école et il a l’impression que l’école ne l’aime pas. Pourtant il aime apprendre…
Ce que le p’tit Constantin aime le plus c’est que son papa lui parle de son service militaire dans l’aviation, à Cazeaux, même s’il n’a jamais volé ni sauté en parachute. Cela le fait rêver car à chaque fois il visualise la photo du groupe de son père en uniforme, blouson aviateur et calot vissé sur le crâne, en train de gravir la dune du Pilat. Ça ressemble au désert, ça fait aventurier. En plus son papa était Caporal-Chef, il était chef. Quand il sera grand il aimerait aussi être chef. Parfois le soir,  son papa lui montre des photos et les lui raconte. C'est une denrée rare car tout le monde ne possède pas d'appareil photo et le développement des film est très cher. L'album familial se limite à une cinquantaine d'images, essentiellement des photos de photographe réalisées à l'occasion de grands évènements familiaux. Il y en a même qui sont sur des plaques en verre. Mais depuis les années cinquante, les appareils photos commencent à se vulgariser et les photos sont un peu plus abondantes. Le p'tit Constantin aime bien regarder ces photos, il trouve ça magique de pouvoir figer un moment sur un bout de papier. Un moment de vie qui permet à ceux qui regardent l'image de rêver, de laisser vagabonder leur imagination. D'ailleurs ce qu'il aime c'est quand les photos deviennent images comme si  les photographes devenaient imaginateurs. Il aimerait bien faire des photos, mais ils n'ont pas d'appareil, et puis c'est pas pour les enfants lui a-t-on déjà expliqué!
Le papa du p’tit Constantin adore le basket et y joue malgré son petit mètre soixante neuf. Il avait même joué en équipe de France militaire de l’aviation. Pas un samedi ne se termine sans jouer au ballon. Il doit penser qu’il est indispensable que son rejeton apprenne très tôt à manier le ballon afin de lui préserver toutes les chances de faire une carrière de basketteur. Cela s’avèrera totalement inutile, car le club de basket disparaitra rapidement et la taille des joueurs évoluera au point de rendre le mètre soixante dix qu’atteindra le p’tit Constantin bien plus tard parfaitement ridicule. Non il préfère largement jouer au ballon avec les pieds.

Aujourd’hui c’est « jour de fête », son parrain, Antoine, a besoin d’un coup de main pour aller livrer des poulets et des œufs chez les épiciers de la ville voisine, Forbach. Le p’tit Constantin est fou de joie, il adore accompagner son parrain dans la deux chevaux Citroën. Elle sent le caoutchouc, et l'essence et elle se balance dans tous les sens. Peu de gens disposent d’une voiture à cette époque. Son papa n’en a pas. Il y a même des gens qui ont des voitures et pas de permis. C’est le cas de la tante Anna et de son mari Edouard. Ils ont une magnifique traction familiale qui fait plus de cinq mètres de long dans laquelle on peut s’entasser à 8 personnes, parfois même 10 en rajoutant deux sièges pliants de camping à l’intérieur. Ils peuvent se payer cette auto grâce à leur profitable épicerie et crèmerie. Mais ils n’ont pas de permis. Alors ils demandent parfois à René, le papa du p’tit Constantin, de les conduire en échange de quoi toute la famille est du voyage. Mais c’est aussi le cas de la tante Madeleine qui tient la mercerie juste à côté, mais là c’est parce que  nounou Michel est mort, alors faut bien que la Simca Aronde roule. Chaque voyage est une aventure qui commence par cette odeur particulière du garage. La voiture toujours reluisante attend. Les garages étant en terre battue et la région très humide, des planches permettent au pneus de rester au sec et aux passagers de ne pas salir les chaussures afin de préserver les intérieurs. Le p’tit Constantin sent bien l’anxiété de son papa chaque fois qu’un véhicule lui est confié. La peur de l’endommager, le plaisir de conduire et l’envie… l’irrésistible envie de posséder son propre véhicule. L’auto, c’est quelque chose  qui excite vraiment le p’tit Constantin. Ça l’intéresse, il veut tout savoir, voir le moteur, il observe, enregistre tout, les plaques d’immatriculation et même les odeurs. Le rêve du p’tit Constantin, c’est partir, rouler, aller ailleurs. Ces moments, hors du temps, sont pour lui comme un voyage. Ils constituent une bulle de calme et de joie dans un monde dur injuste et triste. Quand après ces sorties se ferment les portes du garage, c’est un peu comme la fin des vacances scolaires, la fin d’un moment de tranquillité, un moment de bien-être.


Un peu plus loin, une petite maison est en construction. Le p’tit Constantin est très attentif à l’avancée du chantier car c’est celui de la maison d’une des sœurs de sa maman. Dès qu’elle sera terminée, l’appartement qu’elle occupe actuellement dans les mansardes de la maison des grands parents maternels sera pour eux; les "Roth". Et il a hâte d’y être. D’abord parce que c’est plus grand, il y a une pièce de plus, ensuite c’est mieux pour les bains du samedi, c’est sur place. Et il y a le grand-père, qu’il appelle Opa, et sa passion de la musique. Après une vie de cheminot, une activité parallèle de bistrotier et d’épicier, il se consacre désormais totalement à la musique. Il a fondé la première école de musique à Forbach en 1932 dont il est chef de musique. Il dirige un orchestre de salon et une harmonie. La cave est pleine d’instruments de musique, violons, clarinettes, grosse caisse, tambour, clairon, tuba, hautbois, triangle… il récupère les vieux instruments pour en refaire de neufs pour ceux qui ne peuvent pas s’en payer. La seule bibliothèque de la maison est remplie de partitions et dans le tiroir du bas il y a ses médailles qu’il met sur son uniforme pour les défilés, ses baguettes pour diriger et son diapason avec quelques photos de défilés. Les jours où il se produit avec l’harmonie, toute la famille s’y rend et personne ne manquerai le traditionnel et renommé concert de Noël pour lequel les gens viennent de loin.
Le p’tit Constantin aimerait bien jouer de la musique, mais son grand-père ne veut pas lui apprendre. Pourtant il y a mis toute la famille ses deux filles ainées et pas la dernière, la mère du p’tit Constantin, ses cousins et pas lui, le plus jeune. Apparemment les plus jeunes sont privés de musique. Il a la réputation d’être sévère en tant que professeur de musique, avec une  pédagogie à  l’ancienne faite de coups de baguette sur les doigts défaillants, alors peut-être voulait-il préserver les plus jeunes ? C’est pour cela que le p’tit Constantin souhaite parfois avoir un petit frère ou une petite sœur, ainsi il pourrait enfin faire de la musique lui aussi.

Le p’tit Constantin a envie de bouger, il se sent un peu enfermé dans cet univers restreint et pour la millième fois il demande à ses parents « pourquoi j’ai pas de vélo ? » « C’est trop cher » répond sa maman. Quand elle dit cela, il se tait parce qu’il se sent coupable… elle lui rappelle souvent quand il avait perdu une de ses chaussures en gare de Colmar à 18 mois. Des chaussures qui valaient un mois de salaire de son père. Ils avaient du faire des sacrifices pour en racheter une autre paire. Alors chaque fois qu’il lui est répondu c’est trop cher, il se sent coupable et il a peur : Peur d’égarer, de perdre ou d’abimer une chose si chère.

Demain c’est la fête foraine, alors avant d’aller prendre le bain, le p’tit Constantin va avec ses cousins voir à quoi ressemblent les manèges et les attractions. C’est une petite fête foraine de quartier, un manège pour les enfants constitué de quelques chevaux de bois, un camion de pompiers, une voiture, un avion, un tourniquet au milieu et un chariot majestueux tiré par une oie qui peut être chevauchée.
Une « Ketter-trill », terme de patois allemand qui définit très clairement le manège fait de balancelles accrochées par des chaines et qui tourne vite. Une remorque de confiserie, un stand de saucisses grillées, une coutume de la région et une loterie. Avec Jean-Claude son cousin, de deux ans son aîné, ils tombent en émerveillement devant les gros lots proposés par cette loterie : des vélos ! Les yeux pétillent, ils se regardent et restent bouche bée. Tous deux rêvent de la même chose : un vélo. Ils rentrent l’air pensifs et racontent : « Ya des vélos en gros lots, on peut avoir nos vélos si on joue !»… « mais c’est une loterie, çà marche pas comme ça ! » répond la maman du p’tit Constantin… La nuit du p’tit Constantin est faite de rêves de vélos bleus… et au réveil ses premiers mots « on va jouer à la loterie cette après-midi ? »

Le jour de la fête, toute la famille se retrouve pour le déjeuner chez Opa et Oma comme le veut la tradition. Après le repas, vers quinze heures, les enfants reçoivent de chaque adulte un peu d’argent  "Kirbegeld" (l’argent de la foire) qui leur permet de se payer quelques tours de manèges. Arrivés à la foire, le p’tit Constantin et son cousin Jean Claude ont un plan, jouer à la loterie pour gagner chacun un vélo. Ils en avaient repéré le fonctionnement de cette attraction la veille. Il faut acheter des billets qui sont enroulés individuellement sur eux-mêmes tenus par une petite bague. Le tirage est réalisé par trois roues, chacune numérotée de zéro à neuf, permettent de désigner le numéro gagnant entre zéro et neuf cent quatre vingt dix neuf. Cent francs anciens (il faudrait dire 1 nouveau franc depuis fin 1957) les trois billets, deux cents francs les sept, trois cents francs les douze. Ils ont décidé de les acheter par douze. A aucun moment ils n’ont conscience de défier les lois de la statistique. La conviction  et l’envie de vélo l’emportent. Ils sont en train de jouer leur envie d’indépendance à la loterie ! Ils ont décidé de ne faire aucun tour de manège … avant d’avoir gagné les vélos ! Et bien sûr, inévitablement, lorsque les parents les rejoignent sur la foire, ils retrouvent deux petits garçons en pleurs et comprennent très vite ce qui s’est passé. Tante Yvonne, la mère de Jean Claude, a la réputation d’être heureuse au jeu. Elle prend immédiatement trois billets de loterie pour la mise minimum … et elle gagne le gros lot, un vélo, un vélo rouge pour Jean Claude. Tout le monde éclate de rire et de joie et le p’tit Constantin tire la manche de sa maman : « Et moi j’ai aussi gagné un vélo ? » Il n’a pas entendu le « non » de sa mère mais un flot de larmes lui fait tourner la tête. Alors sa maman prend un lot de billets, deux lots de billets, trois lots de billets, … et ainsi de suite jusqu’au soir, en vain. Le p’tit Constantin ne pleure plus, il n’a plus une larme dans son corps, mais il est replié sur lui-même quand toute la famille se retrouve au bistrot Schön. Yvonne console sa sœur en lui disant qu’il faut qu’elle arrête de jouer car cela va bientôt coûter plus cher que de l’acheter ce vélo. Elle pleure aussi. Ah quel fête ! Là dessus tout le monde boit quelques bières pression bien mousseuses et repart. Yvonne nous dit « Allez venez je vais vous prendre des billets … » Le cœur du P’tit Constantin se met à battre la chamade et il se raisonne en se disant qu’il aura quand même mis toutes les chances de son côté. Car si Yvonne ne gagne pas, personne ne peut gagner. Yvonne prend trois billets… et gagne le gros lot ! Un vélo pour le p’tit Constantin … toute la famille pleure de joie, tout le monde s’embrasse et va se coucher. Le p’tit Constantin ne se souvient pas avoir rêvé … impossible n’est pas français.


Cet épisode le trouble profondément. En effet, certains adages populaires du style "quand on veut on peut" ou "la chance sourit aux audacieux"  prennent une nouvelle signification pour lui. Mais en même temps, son entourage semble s'interroger sur sa détermination, son caractère têtu, et sa ténacité, son tempérament teigneux. Il sent peser sur lui un nouveau regard. Est-ce de la méfiance, de l'admiration ou de l'étonnement ? Il n'en sait rien, mais il se sent plus observé, plus écouté; on lui demande même son avis comme s'il pouvait avoir une influence sur son environnement.
Les jours suivants, le p’tit Constantin apprend à faire du vélo avec son papa, il a l’impression que le monde est désormais trop petit pour lui, même si le monde se limite pour lui au trottoir de la rue Saint Roch et au triangle du Simon Sud. Son papa lui apprend à être indépendant et à prendre la route …
C’est bien être papa ! Plus tard quand il sera grand il sera papa aussi…

dimanche 1 novembre 2009

Episode 1 : L'univers du p'tit Constantin





Un petit garçon chétif, réservé voire même timide, fils unique, vit là-bas à l’Est de l’Est, dans une petite ville collée à la frontière allemande citée dans tous les livres d’histoire, Stiring-Wendel. Quand on a dit ça, on sent déjà le « lourd », le fardeau. On sent déjà que sa vie, son quotidien, sont difficiles, une vie de mineurs, de gueules noires comme celles qui passent à chaque changement de poste dans sa rue quand ils rentrent chez eux.

Des murs salis par les suies qui envahissent l’air environnant, le bruit des chariots suspendus qui charrient le charbon de l’extraction à la cokerie, les tremblements des explosions de mine à une heure de l’après-midi et du matin qui font tinter les verres dans le vaisselier en formica.

De l’autre côté la voie ferrée, le triage avec ses bruits de wagons qui s’entrechoquent, stoppés dans leur courses solitaires par des mâchoires qui font jaillir des gerbes d’étincelles qui illuminent la nuit pour être rangés sur des voies spécifiques selon des codes « ésotériques ».Ces wagons de charbon qui s’en vont ensuite vers des destinations inconnues tractés par de grosses locomotives à vapeur fumantes, trépidantes, et sifflantes.


Un peu plus loin, la nationale 3, qui voit passer jour et nuit les camions militaires américains qui transportent marchandises et hommes des bases américaines françaises aux bases allemandes. Ces énormes GMC, qui ont la réputation de consommer plus de 100 litres d’essence aux 100 kilomètres, crachent des fumées noires et épaisses. C’est un peu l’Amérique qu’on peut toucher du doigt, c’est du rêve. Les chauffeurs de ces camions mâchent du chewing-gum et ont des têtes d’acteurs. Les couleurs du drapeau américain sont les seules en ces temps gris de l’après-guerre et les couleurs c’est la vie, donc l’Amérique c’est la vie.
C’est la fin des années cinquante, la France est encore dans l’Otan, et cette ville porte encore de nombreux stigmates de la récente guerre. D’ailleurs la maison de ses grands-parents révèle encore plus de dix ans après la libération des marques de balles et la reprise de crépi, là où la maison a été transpercée par un obus, rappelle les souffrances endurées par la famille. A côté, le terrain vague laisse apparaître les ruines de la maison de ses arrières grands-parents détruite durant les bombardements de Sarrebrück, la ville allemande de l’autre côté de la frontière. Un peu plus loin entre les dernières habitations et la mine, un vieux blockhaus, terrain de jeu préféré des enfants, mais strictement interdit car il recèle encore des armes, des explosifs, les vestiges du passé guerrier de ce lieu. Toutes les rumeurs, les histoires, les légendes qui l’entourent lui prêtent une dimension magique malgré les risques qu'il représente…

Son territoire est ainsi défini entre la nationale, la mine et la voie ferrée… C’est le triangle du Simon Sud, nom du puits de mine tout proche. C’est l’univers de Constantin, Constantin Roth (ce qui veut dire rouge en allemand), que tout le monde dénomme systématiquement « le p’tit Constantin », comme pour le rendre plus petit encore. L’appartement qu’il habite avec son papa et sa maman est à l’image de son environnement. Il y est né un douze décembre, au treize de la rue Saint Roch. Une cuisine, côté jardin, avec un évier, un robinet d’eau froide une cuisinière à charbon pour assurer le chauffage, une autre à gaz pour la cuisine et une chambre à coucher, côté rue, meublée d’un lit avec ses deux chevets, d’une armoire, d’une "toilette" ainsi que son petit lit. Le pot de chambre est caché dans un coin avec sa perpétuelle odeur d’eau de javel, car les toilettes communes à toute la maisonnée, c’est à dire quatre familles, est au fond du jardin. Pas question d’y aller seul la nuit car, même s’il avait disparu depuis belle lurette, la peur du loup est toujours tenace. La "toilette", ce meuble destiné initialement à recevoir une vasque d'eau, a pour lui une forte valeur symbolique. C’est le meuble de sa maman qui recèle tous ses secrets, les lettres d’amour de son mari, ses photos de jeunesse, ses produits de beauté, ses bigoudis, … et il se demande ce qu’elle peut faire devant ces miroirs articulés à se regarder sous tous les angles pendant des heures et appliquer, par ci par là, sur son visage des produits mystérieux qui semblent l’embellir et la font sourire. C’est plutôt rare de la voir sourire, elle qui d’ordinaire est plutôt d’allure sévère. Toujours inquiète, craignant le pire, elle dit sans cesse des trucs du genre :
« Fais pas ci ! Fais pas ça ! tu vas te faire mal, tu vas tomber… » Comme si c’était inéluctable que cela finisse mal. Non ! elle ne dirait pas « Attention à ce que tu fais, sois prudent » non ! l’issue fatale est évidente à toute prise de risque. Donc, le p’tit Constantin sage et obéissant ne prend pas de risque ! La voiture à pédale sera réservée pour les trajets entre la table qu’il prend pour garage et l’extrémité de la chambre qui représente le voyage. De temps en temps sous la surveillance pointilleuse de Papy Fritz, il peut s’aventurer par beau temps dans l’allée du jardin. Une fois par semaine, la Peugeot 403 à pédales crème et bordeaux a droit à sa grande transhumance. Tous les samedis, en fin d’après-midi, en route pour aller chez Oma, c’est ainsi qu’il appelle sa grand-mère, qui dispose d’une des rares maisons équipée d’une salle de bains… c’est à dire un coin délimité au sous-sol dans la buanderie avec une grande baignoire et un énorme chauffe-eau à bois mis en route tous les samedis matins. Toute la famille vient ici pour prendre son bain…et il va de soi qu’on ne change pas l’eau à chaque fois. L’ordre est immuable, les plus jeunes enfants d’abord, ce qui permet de commencer avec peu d’eau, on en rajoute un peu à chaque fois puis quand vient le tour des adultes, ce sont les plus âgés qui ont la priorité car l’eau des enfants, ces petits innocents, n’est « pas sale »… Ce rite hebdomadaire se termine par un café accompagné de gâteaux pour les femmes et les enfants et de charcuterie pour les hommes. Le p’tit Constantin aime bien alors aller s’asseoir sur les genoux de son père car il préfère la charcuterie à toute ces sucreries qui collent au doigts.

Le samedi soir se termine comme chaque semaine par un partie de belote, accompagnée de quelques litres de bière et un peu de limonade pour les enfants, soit chez Jean et Margot, soit Henri et Ginette ou encore chez la tante Anna et son extraordinaire mari Edouard. Souvent éméché, il va d’un bar à l’autre boire une bière en demandant, à chaque fois, une coupelle de bière pour son chien Rex, une sorte de terrier anglais croisé avec un écouvillon à bouteille. Quand le chien décrit des zigzags, on sait que le maître est cuit… pratique ! Le retour à pied en pleine nuit fascine le p’tit Constantin, les rues sont sombres, l’éclairage public très restreint, parfois inexistant, et il serre fort la main de son papa pour être sûr de ne pas se perdre. C’est d’ailleurs sa mère qui le lui a dit « donnes la main à ton père sinon tu vas te perdre ! » Il aime marcher la nuit parce que la nuit, personne ne peut remarquer son plus gros handicap, celui qui parfois le fait pleurer au lit, tant ses camarades de classe le taraudent avec ça…

Il est rouquin ! Il est rouquin Roth ! Sa chevelure d’un roux orangé criard le distingue immédiatement des autres. De plus, à l’école, sur cent vingt enfants, il est le seul. Tous les sobriquets fusent à chaque récréation, poil de carotte, rouquin, la rouille, allumette brûlée (il ne comprend d’ailleurs pas pourquoi ce surnom), tintin, … et il n’aime ça … Ah il leur casserai bien la gueule à tous, il a bien essayé, mais il est le plus petit, à chaque fois c’est lui qui prend…
Il faut qu’il tienne et qu’il vive avec ça jusqu’à plus tard, quand il serait grand, parce c’est pas sûr qu’il sera grand, mais ça ne fait rien, il espère… en attendant, il courbe l’échine et attend, il attend son heure.

Mais certains l’appellent « p’tit Jésus » ! cela le suit depuis maternelle. La maitresse de maternelle avait décidé de faire pour Noël une crèche vivante… et bien sûr, lorsqu’il a fallu désigner qui ferait le petit Jésus dans la paille, la tête rousse et la petite taille ont de suite désigné le p’tit Constantin. Il se souvient avoir trouvé ça bien au premier abord… il aurait le rôle principal, pour une fois. Cela a enchanté sa mère qui s’est fait un plaisir de langer son petit garçon tel un poupon… tel que l’avait souhaité la maîtresse.
Sa mère lui disait : « Tu te rends compte ? Tu vas faire le petit Jésus ! » « Non j’veux pas ! » C’est en pleurant, porté par sa mère, car impossible de marcher dans cet accoutrement, qu’il se retrouva allongé dans « le berceau « nativital » constitué d’une ancienne boîte à munitions en bois. Ah il n’était pas content le p’tit Constantin mais la fête pouvait commercer. Marie et Joseph eux aussi déguisés se plaçaient à côté du berceau. Il était vexé car Marie qui s’appelait Marianne, et qui était si jolie comme le dira une chanson plus tard, était sa préférée et elle riait de le voir ainsi emmailloté. Cela avait pour effet de le rendre encore plus malheureux et il ravalait sa rage de se voir si impuissant. Puis vinrent les rois mages, avec leur présents qu’ils déposaient aux pieds du petit Jésus… Là, il commença à trouver la situation intéressante, des fruits, des friandises, et des gâteaux étaient déposés dans le berceau jusqu’à constituer un joli petit monticule. Pensant que c’était pour lui, enfant gâté fils unique oblige (même dans la pauvreté), il s’endormit béat.

C’est la maîtresse qui le réveilla à quatre heures moins dix, et il constata que les présents avaient tous disparus, que ses camarades étaient tous installés à leur place habituelle derrière leur table et qu’ils s’étaient changés.
-« Mais où sont mes cadeaux ? » demanda-t-il à ma maîtresse.
-« On les a mangé ! Mais tu dormais si bien qu’on n’a pas voulu te réveiller. Mais on t’a laissé un bonbon il est à ta place ! Vas-y ! » lui répondit-elle.
Les yeux mouillés, la rage renfrognée, se débattant pour se débarrasser de son stupide déguisement, il trouvait le monde injuste. Pourquoi était-ce toujours lui qui devait subir ce genre de camouflet ?

Depuis, le p’tit Constantin manifeste la plus grande méfiance à l’égard des enseignants, de la religion et des gens qui lui font des cadeaux. L’école, l’église et Noël sont pour lui de véritables supplices.