mardi 1 décembre 2009

Episode 3 : Les jeudis du p'tit Constantin










Le jeudi c’est le jour sans école, alors dès le mercredi soir il se sent déjà moins oppressé. Pas de leçons, il peut écouter la radio, « l’homme à la voiture rouge ». Le p’tit Constantin aime bien la radio, presque tous les midis il écoute « Zappi Max et le jeu des cents mille francs qui s'appelle désormais le jeu des mille nouveaux francs. En saison froide, c’est le mercredi soir que l’on mange du fromage blanc avec des patates en robe des champs et du pain grillé directement sur la plaque de la cuisinière  à charbon. En octobre on y fait aussi des marrons en les recouvrant du couvercle de la bouilloire après les avoir entaillés. Ah cette odeur de châtaigne grillée ! A la belle saison ni pain grillé, ni châtaignes, on utilise la cuisinière à gaz. Sa maman a choisi des cuisinières Arthur Martin assorties. L’équipement de cuisine étant complété par un vrai Frigidaire, un équipement peu fréquent à l’époque et une machine à laver équipée d’une essoreuse à main faite de deux rouleaux entre lesquels on fait passer le linge en actionnant une manivelle. De temps en temps il aide sa maman en actionnant cette manivelle et il a toujours peur de se coincer un doigt dans cette essoreuse. D’ailleurs  sa maman le lui rappelle sans cesse : « Ne fais jamais ça quand tu es seul tu te coincerais les doigts ».


Mais le jeudi, le p’tit Constantin se lève aussi tôt que les autres jours. Sa maman ne veut pas le laisser seul car elle doit aller, comme tous les jours, prendre une piqûre pour son traitement de désensibilisation à la poussière. C'est peut être pour ça qu'elle fait autant le ménage. Tout est toujours propre, astiqué, reluisant. Alors elle l’emmène. Il n’aime pas ça, il n’aime pas cette idée de piqure, rien que d’y penser, la tête lui tourne … En plus, sa maman revient toujours de cette consultation avec une grosse boule au bras. Il a toujours vu sa maman aller chez le médecin. Elle doit être très malade, alors il se dit parfois qu’elle pourrait mourir. Elle a d’ailleurs toujours peur qu’il arrive quelque chose de grave. Elle dit par exemple qu’il faut toujours être propre et avoir des vêtements et sous-vêtements impeccables car si jamais il faut être hospitalisé, il faut donner une bonne image de soi. C’est important ce que pensent les autres de nous. Quand sa maman parle de ça à la maison, parfois son papa rappelle « Les mémoires du Major Thomson » où est racontée cette histoire du Monsieur qui ayant peur de mourir durant son sommeil s’endort avec les mains jointes pour qu’on le retrouve dans une position décente si cela arrivait.  Le p’tit Constantin ne comprend pas très bien pourquoi son papa raconte ça mais ça lui fait un peu peur. Mais il doit avoir raison car son papa lit beaucoup et il a l'air d'aimer ça... Pourtant, lui il n'aime pas beaucoup lire, c'est si difficile à apprendre. Il n'aime que les livres avec des images. Il en a un qu'il adore et qui le fait rêver : "Crin blanc".

Il trouve sa maman parfois bizarre. Elle lui demande de manger de tout, et elle, elle n’aime pas le beurre, les oignons, les tomates, la crème, la ratatouille, et n’en mange jamais. Mais elle justifie ce comportement en expliquant que même pendant la guerre, quand ils manquaient de tout, même là, elle n’en mangeait pas et préférait ne rien manger. Elle est toujours à se plaindre qu’elle ne peut pas faire ceci ou cela. Tous les jours, son papa amène le petit déjeuner au lit à sa maman. Le p’tit Constantin trouve un avantage à cette situation : c’est son papa qui s’occupe de lui le matin.

C’est à pied qu’ils vont jusque chez le médecin qui se trouve à l’entrée de Forbach à un kilomètre environ. Après la consultation, il vont en général faire quelques courses au centre ville qui est encore un kilomètre plus loin puis rentrent en bus, ou plutôt le trolleybus, une sorte de mélange entre le bus et le tramway. En fait il s’agit d’un autobus électrique alimenté en continu comme un tramway par une perche qui prend son énergie sur des câbles suspendus. Il aime bien le bruit du trolley, une sorte de sifflement strident qui donne une impression de puissance. Le démarrage est brutal et l’accélération continue. Le chauffeur avec son uniforme lui fait un peu peur. C’est tout juste s’il dit bonjour. Selon le nombre d’arrêts il faut plus ou moins de tickets et cela lui semble compliqué. Il a toujours peur que sa maman manque de sous car sa grand-mère lui dit toujours dit qu’un centime cest un centime ! Oma rajoute souvent « S’il te manque un centime pour payer ton ticket, le chauffeur ne te laisse pas monter dans le bus ! »



Quand sa maman rencontre des gens qu’elle connaît, elle parle toujours en patois allemand et le p’tit Constantin n’aime pas ça car il ne le comprend pas très bien. Toute la famille ne parle qu’en patois, sauf les Roth. Ses parents ont décidé de ne parler que français avec lui afin de lui faciliter son parcours scolaire. Les instituteurs ont fait le constat que les enfants francophones s’en sortent mieux que ceux qui ne parlent que le patois à la maison. Et les parents du p’tit Constantin veulent qu’il réussisse à l’école. Il faut qu’il rentre au lycée dans quelques années. Une partie de tous les échanges verbaux familiaux lui échappent ainsi. Il a le sentiment d’être mis sur la touche et de plus, lorsqu’il baragouine quelques mots de patois tout le monde éclate de rire en lui disant : « Du schwetz Blat wie a Sponische Kuh ! », ce qui signifie :  « tu parles le patois comme une vache espagnole… » Il est vexé quand il entend ça et il rougit. Il ne lui reste plus qu’à se réfugier dans un coin en attendant que ça passe. Mais qu’attendent-ils pour lui apprendre ? Il aimerait bien lui aussi maîtriser cette langue qui est celle de toutes les fêtes, de toutes les blagues, de toutes les chansons, de toutes les rencontres et même du journal quotidien. Parce qu'il y a dans cette région, deux éditions du même journal. Le Républicain Lorrain en français et sa version allemande dont le titre est curieusement « France Journal » comme pour bien rappeler que maintenant cette région est française. Il entend souvent parler de la France de l’intérieur. Pour lui elle commence juste après le Simon Sud mais il a l’impression que pour les adultes elle commence un peu plus loin. Cela reste très flou pour lui, même en visualisant la carte de France qui se trouve à l’école.

Lorsqu’ils rentrent, il est déjà tard. Il reste donc juste le temps de faire à manger. Le p’tit Constantin aime bien regarder sa maman faire la cuisine… il trouve ça magique. En plus c’est bon. Ce qu’il préfère c’est quand elle prépare les traditionnels gâteaux secs de Noël. Il se dit que plus tard, quand il sera grand, il fera la cuisine aussi. Pour le moment parfois il l’aide… Il tourne la manivelle du hachoir à viande qui sert, grâce à un accessoire spécial, à mouler ces gâteaux. Il aime bien utiliser cet ustensile et se demande comment des hommes ont pu inventer ça. Lorsque sa maman  prépare les boulettes de viande, il tourne encore la manivelle. Mais ce qu'il préfère c'est de démonter le hachoir et de manger les aliments qui sont restés coincés dans les spires de la vis sans fin. Décidément il a vraiment l’impression que les activités qu’il partage avec sa maman consistent surtout à tourner des manivelles.

L’après-midi est souvent consacré aux jeux avec les autres enfants du quartier. Mais ce sont surtout des filles. En face, les filles « fil de fer » comme il les appelle car leur papa fabrique dans un atelier attenant à leur maison des rouleaux de grillages de toutes sortes. Il peut parfois entrevoir la machine fonctionner. C’est fascinant, Des rouleaux de fil de fer à une extrémité et un gros rouleau de grillage à la sortie dans un vacarme assourdissant. Mais monsieur Muller ne veut que les enfants s’approchent de la machine. Alors son bruit cadencé rythme les activités des enfants du quartier. Un peu plus bas dans la rue il y a la maison des Kaas. Sa maman n’aime pas qu’il joue avec eux car il leur arrive toujours des malheurs… mais le p’tit Constantin les trouve marrants , ils osent faire des choses que lui n’imagine même pas et ça l’amuse. Et puis il y a Angèle et Eveline, juste la maison d’à côté, filles d’un Italien maçon émigré et d’une polonaise. Après guerre, la région avait besoin de main d’œuvre tant pour la reconstruction et les Italiens avaient débarqués en masse. Les polonais avaient permis de répondre aux besoins de l’exploitation de charbon quelques décennies plus tôt. Ils n’étaient pas très bien acceptés au début et les gens du cru gardent encore quelques distances avec eux. Les De Bortoli, c’est ainsi qu’ils se nomment, sont toujours prêts à rendre service et sont sous le charme de cette tête rousse qui vient régulièrement jouer avec leurs filles. Le p’tit Constantin aime bien aller chez eux car derrière, dans la buanderie, il y a un splendide cheval à bascule en bois. Il est rouge et blanc et chaque fois qu’il monte dessus il se dit qu’il aimerait bien un jour monter sur un vrai cheval. Parfois aussi, il est invité à manger… et il dévore des plats qu’il ne connaît pas, tantôt des recettes italiennes, tantôt des recettes polonaises. Dans cet univers, tout semble proche, petit, humain à la différence de ces monstres d’aciers sur la voie ferrée et les énormes camions de la nationale. Le coiffeur est en face, le menuisier, un oncle de son papa, au bout de la rue et livre ses travaux avec une petite charrette à bras, le boulanger un peu plus loin près de l’école, l’épicerie, la boucherie et le bureau de tabac de l’autre côté du carrefour. L'église et le bistrot Wagner, un petit monde qui se suffit à lui-même, le coeur du Simon Sud.

Pour finir son jeudi, il va voir Papy et Mamy Ritz, les voisins de paliers dont les enfants sont désormais tous partis. Ils se connaissent bien avec sa maman. Il ne sait pas où et comment ils se sont si bien connus, mais cela date de la guerre. Toutes les histoires de la guerre entre les gens du coin sont toujours mystérieuses, jamais simples. Ils chuchotent lorsqu'ils en parlent, en patois bien sûr, ils regardent s'il n'y a personne autour qui pourrait les entendre. Le p’tit Constantin ne comprend pas tout, mais se doute qu’il ne faut pas poser de questions. Alors il se tait et écoute. Peut-être qu’un jour, il comprendra ou qu'on lui expliquera… Après un goûter fait d’une tranche de marbré et d’un verre de lait, Papy Ritz l’emmène au jardin pour ranger des pots dans la remise en prévision de l’hiver qui approche. En courant dans cet espace fraichement retourné, soudain le p’tit Constantin s’enfonce, le sol est tout mou. Il voit dans sa tête défiler des images de sable mouvants dont lui a déjà parlé son papa. Il s’enfonce, s’enfonce, c’est tout boueux, presque liquide, plutôt pâteux. Et puis ça s’arrête le sol devient dur. Ses cris ont alerté Papy Ritz occupé un peu à l’écart qui se met à jurer « Bon dieu de bon dieu ! » Il appelle sa femme qui appelle la maman du p’tit Constantin et ils se retrouvent tous à côté de lui pour l’aider à sortir de ce cloaque. En sortant progressivement de cette mare, une odeur d’excréments empeste tout le monde. Comme tous les ans, avant l’hiver, Papy Ritz qui faisait beaucoup de travaux pour le compte pour l’immeuble, avait vidé la fosse septique des toilettes collectives, situées au fond du jardin dans un trou qu’il avait creusé avant de le recouvrir de terre. Tout le monde rit et râle à la fois. Le p’tit Constantin se voit déshabillé en cette fin de journée d’automne un peu fraiche, tout sale, tout puant et pleurant. Rien ne le consolera. Il vit cette péripétie comme une honte. Pourquoi faut-il que cela lui arrive ? Et s’il avait du aller à l’hôpital ? Dans cet état ? Plutôt mourir. Après une nuit de cauchemar, pour une rare fois il est pressé de retourner à l’école…

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