dimanche 1 novembre 2009

Episode 1 : L'univers du p'tit Constantin





Un petit garçon chétif, réservé voire même timide, fils unique, vit là-bas à l’Est de l’Est, dans une petite ville collée à la frontière allemande citée dans tous les livres d’histoire, Stiring-Wendel. Quand on a dit ça, on sent déjà le « lourd », le fardeau. On sent déjà que sa vie, son quotidien, sont difficiles, une vie de mineurs, de gueules noires comme celles qui passent à chaque changement de poste dans sa rue quand ils rentrent chez eux.

Des murs salis par les suies qui envahissent l’air environnant, le bruit des chariots suspendus qui charrient le charbon de l’extraction à la cokerie, les tremblements des explosions de mine à une heure de l’après-midi et du matin qui font tinter les verres dans le vaisselier en formica.

De l’autre côté la voie ferrée, le triage avec ses bruits de wagons qui s’entrechoquent, stoppés dans leur courses solitaires par des mâchoires qui font jaillir des gerbes d’étincelles qui illuminent la nuit pour être rangés sur des voies spécifiques selon des codes « ésotériques ».Ces wagons de charbon qui s’en vont ensuite vers des destinations inconnues tractés par de grosses locomotives à vapeur fumantes, trépidantes, et sifflantes.


Un peu plus loin, la nationale 3, qui voit passer jour et nuit les camions militaires américains qui transportent marchandises et hommes des bases américaines françaises aux bases allemandes. Ces énormes GMC, qui ont la réputation de consommer plus de 100 litres d’essence aux 100 kilomètres, crachent des fumées noires et épaisses. C’est un peu l’Amérique qu’on peut toucher du doigt, c’est du rêve. Les chauffeurs de ces camions mâchent du chewing-gum et ont des têtes d’acteurs. Les couleurs du drapeau américain sont les seules en ces temps gris de l’après-guerre et les couleurs c’est la vie, donc l’Amérique c’est la vie.
C’est la fin des années cinquante, la France est encore dans l’Otan, et cette ville porte encore de nombreux stigmates de la récente guerre. D’ailleurs la maison de ses grands-parents révèle encore plus de dix ans après la libération des marques de balles et la reprise de crépi, là où la maison a été transpercée par un obus, rappelle les souffrances endurées par la famille. A côté, le terrain vague laisse apparaître les ruines de la maison de ses arrières grands-parents détruite durant les bombardements de Sarrebrück, la ville allemande de l’autre côté de la frontière. Un peu plus loin entre les dernières habitations et la mine, un vieux blockhaus, terrain de jeu préféré des enfants, mais strictement interdit car il recèle encore des armes, des explosifs, les vestiges du passé guerrier de ce lieu. Toutes les rumeurs, les histoires, les légendes qui l’entourent lui prêtent une dimension magique malgré les risques qu'il représente…

Son territoire est ainsi défini entre la nationale, la mine et la voie ferrée… C’est le triangle du Simon Sud, nom du puits de mine tout proche. C’est l’univers de Constantin, Constantin Roth (ce qui veut dire rouge en allemand), que tout le monde dénomme systématiquement « le p’tit Constantin », comme pour le rendre plus petit encore. L’appartement qu’il habite avec son papa et sa maman est à l’image de son environnement. Il y est né un douze décembre, au treize de la rue Saint Roch. Une cuisine, côté jardin, avec un évier, un robinet d’eau froide une cuisinière à charbon pour assurer le chauffage, une autre à gaz pour la cuisine et une chambre à coucher, côté rue, meublée d’un lit avec ses deux chevets, d’une armoire, d’une "toilette" ainsi que son petit lit. Le pot de chambre est caché dans un coin avec sa perpétuelle odeur d’eau de javel, car les toilettes communes à toute la maisonnée, c’est à dire quatre familles, est au fond du jardin. Pas question d’y aller seul la nuit car, même s’il avait disparu depuis belle lurette, la peur du loup est toujours tenace. La "toilette", ce meuble destiné initialement à recevoir une vasque d'eau, a pour lui une forte valeur symbolique. C’est le meuble de sa maman qui recèle tous ses secrets, les lettres d’amour de son mari, ses photos de jeunesse, ses produits de beauté, ses bigoudis, … et il se demande ce qu’elle peut faire devant ces miroirs articulés à se regarder sous tous les angles pendant des heures et appliquer, par ci par là, sur son visage des produits mystérieux qui semblent l’embellir et la font sourire. C’est plutôt rare de la voir sourire, elle qui d’ordinaire est plutôt d’allure sévère. Toujours inquiète, craignant le pire, elle dit sans cesse des trucs du genre :
« Fais pas ci ! Fais pas ça ! tu vas te faire mal, tu vas tomber… » Comme si c’était inéluctable que cela finisse mal. Non ! elle ne dirait pas « Attention à ce que tu fais, sois prudent » non ! l’issue fatale est évidente à toute prise de risque. Donc, le p’tit Constantin sage et obéissant ne prend pas de risque ! La voiture à pédale sera réservée pour les trajets entre la table qu’il prend pour garage et l’extrémité de la chambre qui représente le voyage. De temps en temps sous la surveillance pointilleuse de Papy Fritz, il peut s’aventurer par beau temps dans l’allée du jardin. Une fois par semaine, la Peugeot 403 à pédales crème et bordeaux a droit à sa grande transhumance. Tous les samedis, en fin d’après-midi, en route pour aller chez Oma, c’est ainsi qu’il appelle sa grand-mère, qui dispose d’une des rares maisons équipée d’une salle de bains… c’est à dire un coin délimité au sous-sol dans la buanderie avec une grande baignoire et un énorme chauffe-eau à bois mis en route tous les samedis matins. Toute la famille vient ici pour prendre son bain…et il va de soi qu’on ne change pas l’eau à chaque fois. L’ordre est immuable, les plus jeunes enfants d’abord, ce qui permet de commencer avec peu d’eau, on en rajoute un peu à chaque fois puis quand vient le tour des adultes, ce sont les plus âgés qui ont la priorité car l’eau des enfants, ces petits innocents, n’est « pas sale »… Ce rite hebdomadaire se termine par un café accompagné de gâteaux pour les femmes et les enfants et de charcuterie pour les hommes. Le p’tit Constantin aime bien alors aller s’asseoir sur les genoux de son père car il préfère la charcuterie à toute ces sucreries qui collent au doigts.

Le samedi soir se termine comme chaque semaine par un partie de belote, accompagnée de quelques litres de bière et un peu de limonade pour les enfants, soit chez Jean et Margot, soit Henri et Ginette ou encore chez la tante Anna et son extraordinaire mari Edouard. Souvent éméché, il va d’un bar à l’autre boire une bière en demandant, à chaque fois, une coupelle de bière pour son chien Rex, une sorte de terrier anglais croisé avec un écouvillon à bouteille. Quand le chien décrit des zigzags, on sait que le maître est cuit… pratique ! Le retour à pied en pleine nuit fascine le p’tit Constantin, les rues sont sombres, l’éclairage public très restreint, parfois inexistant, et il serre fort la main de son papa pour être sûr de ne pas se perdre. C’est d’ailleurs sa mère qui le lui a dit « donnes la main à ton père sinon tu vas te perdre ! » Il aime marcher la nuit parce que la nuit, personne ne peut remarquer son plus gros handicap, celui qui parfois le fait pleurer au lit, tant ses camarades de classe le taraudent avec ça…

Il est rouquin ! Il est rouquin Roth ! Sa chevelure d’un roux orangé criard le distingue immédiatement des autres. De plus, à l’école, sur cent vingt enfants, il est le seul. Tous les sobriquets fusent à chaque récréation, poil de carotte, rouquin, la rouille, allumette brûlée (il ne comprend d’ailleurs pas pourquoi ce surnom), tintin, … et il n’aime ça … Ah il leur casserai bien la gueule à tous, il a bien essayé, mais il est le plus petit, à chaque fois c’est lui qui prend…
Il faut qu’il tienne et qu’il vive avec ça jusqu’à plus tard, quand il serait grand, parce c’est pas sûr qu’il sera grand, mais ça ne fait rien, il espère… en attendant, il courbe l’échine et attend, il attend son heure.

Mais certains l’appellent « p’tit Jésus » ! cela le suit depuis maternelle. La maitresse de maternelle avait décidé de faire pour Noël une crèche vivante… et bien sûr, lorsqu’il a fallu désigner qui ferait le petit Jésus dans la paille, la tête rousse et la petite taille ont de suite désigné le p’tit Constantin. Il se souvient avoir trouvé ça bien au premier abord… il aurait le rôle principal, pour une fois. Cela a enchanté sa mère qui s’est fait un plaisir de langer son petit garçon tel un poupon… tel que l’avait souhaité la maîtresse.
Sa mère lui disait : « Tu te rends compte ? Tu vas faire le petit Jésus ! » « Non j’veux pas ! » C’est en pleurant, porté par sa mère, car impossible de marcher dans cet accoutrement, qu’il se retrouva allongé dans « le berceau « nativital » constitué d’une ancienne boîte à munitions en bois. Ah il n’était pas content le p’tit Constantin mais la fête pouvait commercer. Marie et Joseph eux aussi déguisés se plaçaient à côté du berceau. Il était vexé car Marie qui s’appelait Marianne, et qui était si jolie comme le dira une chanson plus tard, était sa préférée et elle riait de le voir ainsi emmailloté. Cela avait pour effet de le rendre encore plus malheureux et il ravalait sa rage de se voir si impuissant. Puis vinrent les rois mages, avec leur présents qu’ils déposaient aux pieds du petit Jésus… Là, il commença à trouver la situation intéressante, des fruits, des friandises, et des gâteaux étaient déposés dans le berceau jusqu’à constituer un joli petit monticule. Pensant que c’était pour lui, enfant gâté fils unique oblige (même dans la pauvreté), il s’endormit béat.

C’est la maîtresse qui le réveilla à quatre heures moins dix, et il constata que les présents avaient tous disparus, que ses camarades étaient tous installés à leur place habituelle derrière leur table et qu’ils s’étaient changés.
-« Mais où sont mes cadeaux ? » demanda-t-il à ma maîtresse.
-« On les a mangé ! Mais tu dormais si bien qu’on n’a pas voulu te réveiller. Mais on t’a laissé un bonbon il est à ta place ! Vas-y ! » lui répondit-elle.
Les yeux mouillés, la rage renfrognée, se débattant pour se débarrasser de son stupide déguisement, il trouvait le monde injuste. Pourquoi était-ce toujours lui qui devait subir ce genre de camouflet ?

Depuis, le p’tit Constantin manifeste la plus grande méfiance à l’égard des enseignants, de la religion et des gens qui lui font des cadeaux. L’école, l’église et Noël sont pour lui de véritables supplices.


Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire