dimanche 20 décembre 2009

Episode 4 : Le déménagement du p'tit Constantin









La maison de la tante Yvonne se termine. Le p’tit Constantin a bien surpris de nombreux conciliabules entre ses parents et ses grands parents tant du côté paternel que maternel. Une sorte de frénésie, d’excitation indescriptible, juste perceptibles, semble gagner toute la famille. Le samedi est toujours le jour de la semaine où il se passe le plus de choses. Normal, le papa du p’tit Constantin ne travaille pas. D’ailleurs son papa parle de plus en plus souvent du travail. Il est devenu chef, ce qui n’étonne pas le p’tit Constantin puisque son papa était déjà caporal-chef. Il a toujours été chef ! Non ? Bon voilà il est chef dans son bureau de la Sécurité Sociale et il parle de plus en plus de son chef, Monsieur Storm, qui a l’air plutôt méchant avec lui. Quand son papa en parle il pense à chaque fois à Monsieur Breit, son instituteur maudit. Il y a donc des chefs de chefs … c’est une découverte qui l’interroge. Que sera-t-il plus tard ? Chef ou chef de chef ? Bon il décide de ne pas répondre tout de suite à cette question et d’attendre que son papa lui en dise un peu plus.

A la sortie de l’école, quelle n’est pas la surprise du p’tit Constantin de voir son papa l’attendre au volant de l’Aronde de la tante Madeleine, la mercière, et à ses côtés, maman. Son papa l’appelle et il ne se fait pas prier pour monter à l’arrière de l’auto. « Comment ça se fait que t’as la voiture ? » demanda-t-il à son papa. « On va au garage à Merlebach » lui dit-il. Merlebach c’est déjà un beau trajet, une vingtaine de kilomètres c'est à dire une demi-heure de trajet et autant pour le retour. Le p’tit Constantin ne comprend pas très bien pourquoi il faut aller si loin au garage car d’habitude c’est le cousin de papa, un mécanicien géant balaise et roux, qui s’occupe des autos de la famille. Il lui fait d’ailleurs un peu peur, surtout parce qu’il semble vouloir être gentil avec lui, comme s’il voulait faire croire que derrière sa carapace et sa grosse voix il est doux et gentil. Mais rien n’y fait, p’tit Constantin s’efforce de garder ses distances car il est resté impressionné depuis qu’il l’a vu, pour faire plus vite, se glisser à quatre pattes sous l’arrière de la deux chevaux de son parrain pour la lever avec ses épaules. Son parrain a glissé les cales de bois sous la voiture permettant ainsi le démontage des roues. Moins d’une minute pour mettre la voiture sur cales, moins d’une minute pour la redescendre. Pas mal pour ces années là et ce sans aucun investissement.

Une fois arrivé au garage, le « Grand Garage Deer » à l’enseigne Simca, la voiture garée sur le parking, la papa du p’tit Constantin s’adresse à un monsieur distingué, vêtu d’un costume sombre avec une chemise blanche et une cravate. Après quelques minutes de discussion, il leur fait signe de le rejoindre et conduit tout le monde devant une voiture toute neuve, une Simca Aronde en disant : « La nouvelle Aronde Etoile n’est pas encore sortie, mais vous pouvez déjà la commander, ça c’est l’ancien modèle ! C’est disponible plus rapidement ... On va l’essayer et puis vous me direz ce que vous préférez… » Le papa s’installe au volant, le monsieur à ses côtés, le p’tit Constantin et sa maman à l’arrière. Ils font un petit tour et la voiture sent le neuf. Il aime bien cette odeur de neuf, de caoutchouc et de cuir mêlés. Il ferme les yeux pour mieux sentir et la tête tourne un peu avec les effets des virages… il adore cette impression de vertige. Le paysage défile, il n’est jamais venu ici et pourtant son papa semble très bien connaître la route. C’est curieux comment fait-il pour connaître tout ça ?

De retour au garage, les parents du p’tit Constantin discutent avec le monsieur, son papa pose des question à sa maman « on pourrait prendre ça ? » et le plus souvent elle répond « Non c’est trop cher ». Après plusieurs échanges de ce type, ils se dirigent vers un bureau pour y remplir et signer un papier. En rentrant à la maison sa maman dit « Tu sais, on va avoir une voiture à nous ». « Quand ça ? » demande le p’tit Constantin. « Au printemps prochain, dans six mois!» Répond son papa en rajoutant :  « On aura la dernière sortie, une Etoile P60 bleu ciel, elle était en photo dans le Figaro cette semaine, je préfère attendre un peu plutôt que d’avoir rapidement une Aronde comme celle qu’on a essayée ». Dans sa tête le p’tit Constantin se répétait : « On va avoir une voiture… on va avoir une voiture… » comme si une nouvelle vie allait commencer.

Mais il n’est pas au bout de ses surprises. Le soir même, après avoir rangé et nettoyé l’auto de tante Madeleine, car il faut la rendre propre, la famille Roth ne rentre pas à la maison. Ils vont chez pépé et mémé où le repas les attend : « Alors ? » questionnent-ils ensemble en patois. « C’est fait on l’a commandée, mais on ne l’aura qu’au printemps » répond le papa du p’tit Constantin. « Donc on attaque le garage encore cet automne ? » demande pépé. « on peut commencer samedi prochain » dit le papa… « d’ici là j’aurai détruit les ruines de l’ancien atelier » dit pépé et rajoute « Constantin pourra nous aider à nettoyer les briques pour les réutiliser. Je pense qu’on en aura assez pour faire les murs ! Hein Constantin?» « Ya pépé » répond-il dans son patois balbutiant …. « Ah quel samedi ! » se dit le p’tit Constantin « en plus, pas de bain ! » parce qu’il n’aime pas vraiment ce rituel du bain du samedi à se promener en petite culotte devant tout le monde.
Ainsi, tous les jeudis après-midis, le p’tit Constantin va gratter les briques récupérées afin d’en éliminer toutes les traces de vieux mortier. Ils seront jusqu’à quatre enfants à faire ça en cette fin d’automne. Au printemps, le garage sera debout et couvert. Rien que des matériaux de récupération, La toiture en Eternit a été récupérée à « la mine ». C’est ainsi qu’on parle des matériaux récupérés, parfois légalement, parfois pas, auprès des Houillères du Bassin de Lorraine par ceux qui y travaillent. Les portes viennent, quant à elles, de l’ancienne sécurité sociale où travaille son papa ! Il n’y a que le ciment qui n’ait été acheté ainsi que quelques pièces de bois.

La période de Noël détourne toute la famille de ces préoccupations et tout le monde attend avec impatience la Saint Nicolas. C’est la grande fête de cette région, avec défilé de Saint Nicolas et du père fouettard dans les rues. Il passe même à l’école et le P’tit Constantin n’aime pas ça. Le père fouettard lui fait peur car il a l’impression qu’il ne regarde que lui… Est-ce à cause de ses cheveux orangés, ou parce qu’il pense qu’il est un diable, mais comme le père fouettard a la réputation d’emporter et de fouetter les petits enfants pas sages, le p’tit Constantin se sent en danger. Une fois ce mauvais moment passé à l’école, c’est avec soulagement qu’il regagne la maison… La soirée de la Saint Nicolas se déroule toujours chez Opa et Oma parce que c’est aussi la fête de son grand-père et dans la tradition familiale ça se fête. Cette soirée est rythmée par l’attente du passage de Saint Nicolas qui se traduit, en général vers dix neuf heures, par un tintement de clochettes. S’en suit la découverte par chaque enfant de la famille d’une corbeille de friandises. Oranges, clémentines, les premières, noix, cacahuètes, pains d’épices, font le bonheur des uns et des autres durant plusieurs jours. Et c’est ainsi chez les autres grands-parents … cela permet d’oublier les peurs éprouvées à l’école à l’occasion de ces festivités.

Après tout va très vite jusqu’à Noël, soirée que chacun passe chez soi. En effet, aucun des grands parents ne peut inviter toute la famille et pour qu’il n’y ait ni histoires ni jaloux, il est convenu que chacun fête Noël tout seul. Le p’tit Constantin trouve cette soirée assez tristounette. Certes il y a bien un cadeau pour lui, généralement modeste, un autre que s’échangent ses parents, mais cette année ce n’est pas comme d'habitude. En raison de l’achat de la nouvelle voiture, les cadeaux et le repas sont réduits au minimum et le papa du p’tit Constantin raconte tout ce qu’ils pourront faire avec leur nouvelle voiture. Il n’y a que la messe de minuit qui ne change pas. IL faut ressortir dans le froid, le plus souvent dans la neige, vers vingt trois heures pour aller jusqu’à l’église afin d'assister à cette messe de Noël. C’est un supplice, même si tout le monde a l’air content et qu’à la sortie  des « Joyeux Noël » fusent à tout va. Bref, le p’tit Constantin n’aime pas Noël et a hâte de rentrer. Et dire que certains attendent après la messe pour recevoir les cadeaux et réveillonner… décidément, il préfère aller vite au lit.

Au début du printemps, la maison d’Yvonne est terminée, et la famille Roth déménage. Les quelques meubles qu’ils possèdent, les outils de jardin seront transportées en quelques voyages avec le « tube » de tonton André, l’épicier ambulant, un cousin de la maman du p’tit Constantin. La voiture à pédale, maintenant trop petite est donnée à son cousin Alain. Le dernier voyage il le fait assis tout à l’arrière de la camionnette assis sous la table. La nouvelle maison est rue du Centre, toujours dans le triangle du Simon Sud, au deuxième étage dans les mansardes, une cuisine, et deux chambres et une sorte de mezzanine en haut des escaliers glacés dès qu’il fait un peu froid dehors. Un évier, un robinet d’eau froide, les toilettes dans la cour, et une salle de bains ou plutôt une baignoire, la baignoire du samedi… « Dès qu’on peut on fait une salle de bains ici… » dit la maman du p’tit Constantin. L’installation de la petite famille est désormais complétée par un poêle à mazout. C’est une réel progrès, la certitude d’avoir une source de chaleur le matin au lever. Sinon la source de chauffage principale reste le charbon, l’anthracite, qu’il faut trainer dans un seau sur quatre niveaux depuis la cave. Une cuve à mazout a été installée dans l’ancienne écurie, ou plutôt étable, mais en patois allemand on utilise le même terme. A ce deuxième étage, les tirs de mine de treize et une heure font encore plus trembler la maison et les verres dans le vaisselier. De plus, la maison est bâtie au bord de la voie ferrée, non plus du côté de la zone de triage des wagons de marchandises, mais du côté de leur décrochage. Ce qui est tout aussi bruyant. Le rapide Paris Frankfort passe aussi juste à l’extrémité du jardin dont une partie est louée par la SNCF pour un franc symbolique. Quand le sol est gelé on l’entend arriver de loin et là aussi la maison tremble et cela réveille parfois le p’tit Constantin. Il aime bien! Il a parfois l’impression de voyager en train couchette. Mais parfois il a peur ça lui rappelle les histoires de guerre que lui racontent les anciens, quand ils dormaient à la cave de cette même maison, que les bombes tombaient aux alentours et qu’ils cachaient des aviateurs anglais. Ils étaient cachés sous la descente d’escaliers de la cave et depuis cette époque on appelle cet endroit la prison son étroit accès peut facilement être dissimulé par quelques caisses à pommes ou à bouteilles. La prison lui fait peur surtout que dans cette maison lorsqu’un enfant est un peu turbulent, cette prison lui est promise avec du pain sec et de l’eau. Apparemment personne ne s’y est jamais retrouvé. Mais comme les injustices sont en général pour le p’tit Constantin il se méfie, il reste sur ses gardes. Du coup il cache toujours quelques biscuits et des allumettes dans la prison car il a horreur du noir absolu. Avec le temps il oubliera cette précaution.

Décidément il se dit que le changement de situation de son papa a de nombreuses conséquences, on achète et on commence à posséder. Avoir, cet auxiliaire commence à représenter quelque chose pour le p’tit Constantin et prendre de plus en plus d’importance dans son environnement. Bientôt la voiture … elle a un peu de retard et ça énerve tout le monde.

mardi 1 décembre 2009

Episode 3 : Les jeudis du p'tit Constantin










Le jeudi c’est le jour sans école, alors dès le mercredi soir il se sent déjà moins oppressé. Pas de leçons, il peut écouter la radio, « l’homme à la voiture rouge ». Le p’tit Constantin aime bien la radio, presque tous les midis il écoute « Zappi Max et le jeu des cents mille francs qui s'appelle désormais le jeu des mille nouveaux francs. En saison froide, c’est le mercredi soir que l’on mange du fromage blanc avec des patates en robe des champs et du pain grillé directement sur la plaque de la cuisinière  à charbon. En octobre on y fait aussi des marrons en les recouvrant du couvercle de la bouilloire après les avoir entaillés. Ah cette odeur de châtaigne grillée ! A la belle saison ni pain grillé, ni châtaignes, on utilise la cuisinière à gaz. Sa maman a choisi des cuisinières Arthur Martin assorties. L’équipement de cuisine étant complété par un vrai Frigidaire, un équipement peu fréquent à l’époque et une machine à laver équipée d’une essoreuse à main faite de deux rouleaux entre lesquels on fait passer le linge en actionnant une manivelle. De temps en temps il aide sa maman en actionnant cette manivelle et il a toujours peur de se coincer un doigt dans cette essoreuse. D’ailleurs  sa maman le lui rappelle sans cesse : « Ne fais jamais ça quand tu es seul tu te coincerais les doigts ».


Mais le jeudi, le p’tit Constantin se lève aussi tôt que les autres jours. Sa maman ne veut pas le laisser seul car elle doit aller, comme tous les jours, prendre une piqûre pour son traitement de désensibilisation à la poussière. C'est peut être pour ça qu'elle fait autant le ménage. Tout est toujours propre, astiqué, reluisant. Alors elle l’emmène. Il n’aime pas ça, il n’aime pas cette idée de piqure, rien que d’y penser, la tête lui tourne … En plus, sa maman revient toujours de cette consultation avec une grosse boule au bras. Il a toujours vu sa maman aller chez le médecin. Elle doit être très malade, alors il se dit parfois qu’elle pourrait mourir. Elle a d’ailleurs toujours peur qu’il arrive quelque chose de grave. Elle dit par exemple qu’il faut toujours être propre et avoir des vêtements et sous-vêtements impeccables car si jamais il faut être hospitalisé, il faut donner une bonne image de soi. C’est important ce que pensent les autres de nous. Quand sa maman parle de ça à la maison, parfois son papa rappelle « Les mémoires du Major Thomson » où est racontée cette histoire du Monsieur qui ayant peur de mourir durant son sommeil s’endort avec les mains jointes pour qu’on le retrouve dans une position décente si cela arrivait.  Le p’tit Constantin ne comprend pas très bien pourquoi son papa raconte ça mais ça lui fait un peu peur. Mais il doit avoir raison car son papa lit beaucoup et il a l'air d'aimer ça... Pourtant, lui il n'aime pas beaucoup lire, c'est si difficile à apprendre. Il n'aime que les livres avec des images. Il en a un qu'il adore et qui le fait rêver : "Crin blanc".

Il trouve sa maman parfois bizarre. Elle lui demande de manger de tout, et elle, elle n’aime pas le beurre, les oignons, les tomates, la crème, la ratatouille, et n’en mange jamais. Mais elle justifie ce comportement en expliquant que même pendant la guerre, quand ils manquaient de tout, même là, elle n’en mangeait pas et préférait ne rien manger. Elle est toujours à se plaindre qu’elle ne peut pas faire ceci ou cela. Tous les jours, son papa amène le petit déjeuner au lit à sa maman. Le p’tit Constantin trouve un avantage à cette situation : c’est son papa qui s’occupe de lui le matin.

C’est à pied qu’ils vont jusque chez le médecin qui se trouve à l’entrée de Forbach à un kilomètre environ. Après la consultation, il vont en général faire quelques courses au centre ville qui est encore un kilomètre plus loin puis rentrent en bus, ou plutôt le trolleybus, une sorte de mélange entre le bus et le tramway. En fait il s’agit d’un autobus électrique alimenté en continu comme un tramway par une perche qui prend son énergie sur des câbles suspendus. Il aime bien le bruit du trolley, une sorte de sifflement strident qui donne une impression de puissance. Le démarrage est brutal et l’accélération continue. Le chauffeur avec son uniforme lui fait un peu peur. C’est tout juste s’il dit bonjour. Selon le nombre d’arrêts il faut plus ou moins de tickets et cela lui semble compliqué. Il a toujours peur que sa maman manque de sous car sa grand-mère lui dit toujours dit qu’un centime cest un centime ! Oma rajoute souvent « S’il te manque un centime pour payer ton ticket, le chauffeur ne te laisse pas monter dans le bus ! »



Quand sa maman rencontre des gens qu’elle connaît, elle parle toujours en patois allemand et le p’tit Constantin n’aime pas ça car il ne le comprend pas très bien. Toute la famille ne parle qu’en patois, sauf les Roth. Ses parents ont décidé de ne parler que français avec lui afin de lui faciliter son parcours scolaire. Les instituteurs ont fait le constat que les enfants francophones s’en sortent mieux que ceux qui ne parlent que le patois à la maison. Et les parents du p’tit Constantin veulent qu’il réussisse à l’école. Il faut qu’il rentre au lycée dans quelques années. Une partie de tous les échanges verbaux familiaux lui échappent ainsi. Il a le sentiment d’être mis sur la touche et de plus, lorsqu’il baragouine quelques mots de patois tout le monde éclate de rire en lui disant : « Du schwetz Blat wie a Sponische Kuh ! », ce qui signifie :  « tu parles le patois comme une vache espagnole… » Il est vexé quand il entend ça et il rougit. Il ne lui reste plus qu’à se réfugier dans un coin en attendant que ça passe. Mais qu’attendent-ils pour lui apprendre ? Il aimerait bien lui aussi maîtriser cette langue qui est celle de toutes les fêtes, de toutes les blagues, de toutes les chansons, de toutes les rencontres et même du journal quotidien. Parce qu'il y a dans cette région, deux éditions du même journal. Le Républicain Lorrain en français et sa version allemande dont le titre est curieusement « France Journal » comme pour bien rappeler que maintenant cette région est française. Il entend souvent parler de la France de l’intérieur. Pour lui elle commence juste après le Simon Sud mais il a l’impression que pour les adultes elle commence un peu plus loin. Cela reste très flou pour lui, même en visualisant la carte de France qui se trouve à l’école.

Lorsqu’ils rentrent, il est déjà tard. Il reste donc juste le temps de faire à manger. Le p’tit Constantin aime bien regarder sa maman faire la cuisine… il trouve ça magique. En plus c’est bon. Ce qu’il préfère c’est quand elle prépare les traditionnels gâteaux secs de Noël. Il se dit que plus tard, quand il sera grand, il fera la cuisine aussi. Pour le moment parfois il l’aide… Il tourne la manivelle du hachoir à viande qui sert, grâce à un accessoire spécial, à mouler ces gâteaux. Il aime bien utiliser cet ustensile et se demande comment des hommes ont pu inventer ça. Lorsque sa maman  prépare les boulettes de viande, il tourne encore la manivelle. Mais ce qu'il préfère c'est de démonter le hachoir et de manger les aliments qui sont restés coincés dans les spires de la vis sans fin. Décidément il a vraiment l’impression que les activités qu’il partage avec sa maman consistent surtout à tourner des manivelles.

L’après-midi est souvent consacré aux jeux avec les autres enfants du quartier. Mais ce sont surtout des filles. En face, les filles « fil de fer » comme il les appelle car leur papa fabrique dans un atelier attenant à leur maison des rouleaux de grillages de toutes sortes. Il peut parfois entrevoir la machine fonctionner. C’est fascinant, Des rouleaux de fil de fer à une extrémité et un gros rouleau de grillage à la sortie dans un vacarme assourdissant. Mais monsieur Muller ne veut que les enfants s’approchent de la machine. Alors son bruit cadencé rythme les activités des enfants du quartier. Un peu plus bas dans la rue il y a la maison des Kaas. Sa maman n’aime pas qu’il joue avec eux car il leur arrive toujours des malheurs… mais le p’tit Constantin les trouve marrants , ils osent faire des choses que lui n’imagine même pas et ça l’amuse. Et puis il y a Angèle et Eveline, juste la maison d’à côté, filles d’un Italien maçon émigré et d’une polonaise. Après guerre, la région avait besoin de main d’œuvre tant pour la reconstruction et les Italiens avaient débarqués en masse. Les polonais avaient permis de répondre aux besoins de l’exploitation de charbon quelques décennies plus tôt. Ils n’étaient pas très bien acceptés au début et les gens du cru gardent encore quelques distances avec eux. Les De Bortoli, c’est ainsi qu’ils se nomment, sont toujours prêts à rendre service et sont sous le charme de cette tête rousse qui vient régulièrement jouer avec leurs filles. Le p’tit Constantin aime bien aller chez eux car derrière, dans la buanderie, il y a un splendide cheval à bascule en bois. Il est rouge et blanc et chaque fois qu’il monte dessus il se dit qu’il aimerait bien un jour monter sur un vrai cheval. Parfois aussi, il est invité à manger… et il dévore des plats qu’il ne connaît pas, tantôt des recettes italiennes, tantôt des recettes polonaises. Dans cet univers, tout semble proche, petit, humain à la différence de ces monstres d’aciers sur la voie ferrée et les énormes camions de la nationale. Le coiffeur est en face, le menuisier, un oncle de son papa, au bout de la rue et livre ses travaux avec une petite charrette à bras, le boulanger un peu plus loin près de l’école, l’épicerie, la boucherie et le bureau de tabac de l’autre côté du carrefour. L'église et le bistrot Wagner, un petit monde qui se suffit à lui-même, le coeur du Simon Sud.

Pour finir son jeudi, il va voir Papy et Mamy Ritz, les voisins de paliers dont les enfants sont désormais tous partis. Ils se connaissent bien avec sa maman. Il ne sait pas où et comment ils se sont si bien connus, mais cela date de la guerre. Toutes les histoires de la guerre entre les gens du coin sont toujours mystérieuses, jamais simples. Ils chuchotent lorsqu'ils en parlent, en patois bien sûr, ils regardent s'il n'y a personne autour qui pourrait les entendre. Le p’tit Constantin ne comprend pas tout, mais se doute qu’il ne faut pas poser de questions. Alors il se tait et écoute. Peut-être qu’un jour, il comprendra ou qu'on lui expliquera… Après un goûter fait d’une tranche de marbré et d’un verre de lait, Papy Ritz l’emmène au jardin pour ranger des pots dans la remise en prévision de l’hiver qui approche. En courant dans cet espace fraichement retourné, soudain le p’tit Constantin s’enfonce, le sol est tout mou. Il voit dans sa tête défiler des images de sable mouvants dont lui a déjà parlé son papa. Il s’enfonce, s’enfonce, c’est tout boueux, presque liquide, plutôt pâteux. Et puis ça s’arrête le sol devient dur. Ses cris ont alerté Papy Ritz occupé un peu à l’écart qui se met à jurer « Bon dieu de bon dieu ! » Il appelle sa femme qui appelle la maman du p’tit Constantin et ils se retrouvent tous à côté de lui pour l’aider à sortir de ce cloaque. En sortant progressivement de cette mare, une odeur d’excréments empeste tout le monde. Comme tous les ans, avant l’hiver, Papy Ritz qui faisait beaucoup de travaux pour le compte pour l’immeuble, avait vidé la fosse septique des toilettes collectives, situées au fond du jardin dans un trou qu’il avait creusé avant de le recouvrir de terre. Tout le monde rit et râle à la fois. Le p’tit Constantin se voit déshabillé en cette fin de journée d’automne un peu fraiche, tout sale, tout puant et pleurant. Rien ne le consolera. Il vit cette péripétie comme une honte. Pourquoi faut-il que cela lui arrive ? Et s’il avait du aller à l’hôpital ? Dans cet état ? Plutôt mourir. Après une nuit de cauchemar, pour une rare fois il est pressé de retourner à l’école…